Tous les courriers (et quelques photos) reçus d'Hélène et Guy Morelle lors de leur voyage début avril...

 

Arrivée en Thailande

Sont bien arrivés à Krabi une valise remplie de 22 kg de petites autos et jouets divers, un sac contenant 4 kg de peluches, et divers autres bagages, le tout dans un état très frais (normal, dirait Pascal, les soutes ne sont pas chauffées), ainsi que Jean-Paul Renvoizé, journaliste à l'Equipe qui nous a rejoints à Paris, Guy et moi-même, mais dans un état beaucoup moins frais, cela va sans dire.

L'escale à Bangkok nous a donné l'occasion de stresser un peu – arrivée un peu en retard sur l'horaire, bagages qui tardent à être livrés - mais aussi de nous rendre compte que la gentillesse des Thaïlandais n'est pas une légende. Comme je m'inquiète auprès d'une hôtesse qui était sur notre vol du risque de rater notre connexion pour Krabi, elle commence à m'expliquer comment rejoindre au plus vite le terminal pour les vols domestiques, puis disparaît, avant de revenir avec une hôtesse au sol qui nous prend en mains, téléphone à ses collègues pour les prévenir de notre arrivée, nous accompagne jusqu'au bus qui fait la navette d'un terminal à l'autre.

Nous débarquons à Krabi avec l'impatience que l'on devine. Henri est là qui nous attend.

Un trajet de quelques kilomètres jusqu'au nouveau Jungle-Grand Bleu où je renonce provisoirement à me souvenir de tous les prénoms de ceux qui sont là.

Grosse émotion avec Si One, la cuisinière "historique" du Grand Bleu. Un peu en retrait, mais visiblement émue aussi, une autre de l'équipe cuisine. Les garçons eux, sourient, s'affairent, montent et descendent les valises, les cartons, mais ne laissent rien paraître.

Nous déballons rapidement les valises pour en extraire la montagne de jouets qui vont pour l'instant être conservés par Muniti Aree car les enfants sont en vacances pour un mois.

Départ pour Ao Nang en bord de mer, où nous allons loger les deux prochaines nuits. Nous sommes un peu bousculé par le temps, car Henri doit partir à Phuket pour une réunion des associations francophones avec Mme l'Ambassadrice, réunion dont il pense qu'il ne sortira pas à grand chose de concret. Il suggère à Guy, qui pensait intéressant d'y assister, de plutôt faire la sieste – mais pas au-delà de 14 h  La moite chaleur est massue…

Nous arrivons enfin, Hen est là, qui nous attend. Moment si intense… "Arrête de nous la faire pleurer", dit Henri. Mais ce contact nous fait du bien, à Hen comme à moi.

Installation dans nos chambre, petite douche bienvenue, avec de retrouver Hen à l'heure du déjeuner.

Hen parle aussitôt, sans que nous ayons rien fait pour l'y amener. Elle parle d'elle-même. Elle raconte ce qu'elle a vécu. Elle n'a pas vu la vague, elle dormait au-dessus du Grand Bleu. Réveillée par le bruit, les cris et se précipitant à la fenêtre, elle a vu de l'eau, beaucoup d'eau. Elle croit que, depuis l'hôtel de la Chinoise (le Phi Phi Hôtel), on a ouvert les grands réservoirs d'eau pour lutter, pense-t-elle, contre un incendie. Elle ne pense qu'à une chose : "Nous aussi, nous avons des réserves d'eau sous la cuisine du Grand Bleu. Je vais les mettre à la disposition pour lutter contre le feu". Et elle descend de sa chambre, découvre qu'il n'y a plus personne dans la cuisine du restaurant mais que le gaz est resté allumé. Elle veut aller l'éteindre… se retrouve emportée par le maelström, s'accroche de longues minutes à un petit arbre…

Ensuite, elle parle des gens que nous aidons. Guy dit que nous sommes impatients de redonner un vrai boulot aux gens, pas seulement de les assister. Elle nous explique alors cinq des projets de microcrédit. Le premier est la boulangerie de Patcharee. Patcharee avait appris le métier de boulangère et s'est déjà remise à fabriquer des baguettes qui partent tous les matins de Krabi pour Koh Phi Phi. Mais elle voudrait retravailler à KPP et acheter une machine à faire les croissants. Elle sera No. 1 sur la liste. Un deuxième projet concerne une petite agence de voyages, un troisième une boutique de souvenirs.

Hen nous raconte alors comment, elle fait sa propre thérapie. Ni elle, ni personne autour d'elle, n'ont reçu la moins aide d'un professionnel . Il n'y en a pas à Krabi. Alors, d'elle même, elle a essayé de revenir à KPP. Elle avait peur non pas des fantômes, comme beaucoup d'autres ici, mais de ce qui se passse dans sa propre tête. Elle est revenue une première fois quelques heures, sans pouvoir s'approcher du Jungle Bar ni même du Grand Bleu autrement que de loin. Puis elle est revenue une deuxième fois un peu plus longtemps, mais le Jungle Bar reste un endroit que son esprit lui refus de fréquenter pour le moment. L'idée de rouvrir le Grand Bleu à KPP fait son chemin en elle, petit à petit, et elle sait maintenant que c'est ce qu'elle fera si le gouvernement donne le feu vert pour reconstruire. Elle comprend que sa démarche est la bonne pour "réapprendre" [la vie normale]. Cette expérience lui permet à son tour d'aider les autres à qui elle explique ce qu'elle a fait, comment elle a progressé dans la guérison et continue de le faire.

Elle nous explique que beaucoup de gens n'ont pas encore réussi à faire ce pas -revenir à KPP-, qu'ils ont perdu confiance en eux mêmes au point que, même si on leur propose de réapprendre à faire quelque chose ailleurs, dans un premier temps ils s'en sentent incapables, sont persuadés qu'ils vons échouer. La catastrophe les a tellement fragilisés qu'ils ne veulent parfois même pas essayer.

Elle nous montre deux petits batiks réalisés par des enfants. Elle avait fait savoir que, si des personnes voulaient apprendre la tecnique, Muniti Aree leur apporterait le savoir-faire et le matériel pour la réalisation. Beaucoup de volontaires, et, à l'arrivée, seuls deux enfants (un garçon et une fille) qui aboutissent. Là encore, par manque de confiance.

Nous reparlons de l'aide apportée par Muniti Aree. Un autre problème est l'âge. Hen est en effet très souvent plus jeune que les gens à qui l'on veut proposer de l'aide. Alors, il faut faire semblant de venir juste pour prendre des nouvelles, renouveler les visites, glisser quelques mots dans la conversation. Apprivoiser. Cela prend du temps pour ne pas blesser.

Nous nous inquiétons aussi de ses parents, qui ne vont pas trop bien. Mais quel parent peut accepter de perdre son enfant. "Et encore, dit-elle, ils auraient pu en perdre deux".

Elle parle aussi de sa colère passée quand, dans les premières heures qui ont suivi la catastrophe, elle cherchait Aree partout et que le bruit s'est répandu qu'on l'avait vue. Les personnes qui rapportaient ce témoignage étaient catégoriques. Elle a compris plus tard. Elle portait un T-shirt rose au moment où elle a échappé à l'eau. Comme ce T-shirt était mouillé et inconfortable, quelqu'un lui a donné un T-shirt blanc, qu'elle a mis. Comme Aree et elle se ressemblait, dans la confusion, on avait cru qu'il s'agissait des deux, l'une en rose, l'autre en blanc. Elle n'a plus cette colère aujourdh'ui, car elle a compris d'où venait la méprise.

Premiers constats sur le terrain, premières leçons pour nous : nous n'imaginions pas à quel point les gens étaient cassés et avaient tellement perdu confiance en eux-mêmes, rendant difficile leur "réintégration". Hen dit que les femmes semblent les plus aptes à faire, à réapprendre, à tenter.

Pour parler de choses plus légères, plus gaies, voici la nouvelle du jour : Yet – dont nous payons le salaire – est à l'hôpital de Phuket, sur le point d'accoucher d'une petite fille. Que ce soit une fille est une vraiment bonne nouvelle : dans nos bagages, une montage de vêtements pour jolies petites louloutes…

 

 

Krabi le 3 avril au soir

Programme chargé aujourd’hui, avec des déplacements en voiture, ce qui va nous donner une petite idée de l’éclatement géographique des déplacés.

1. Visite à Suda

La première visite est pour Suda et sa petite Maryam. Suda vit aujourd’hui à côté de chez ses parents, dans la campagne, dans la maison que Solé était en train de construire.  Au moment de la naissance de Maryam, Solé avait pris plusieurs semaines pour poursuivre les travaux. Rappelé par Choï pour travailler au Jungle Bar pour la haute saison, il était revenu sur Phi Phi le 25 décembre…

La petite Maryam est aujourd’hui une adorable petite fille de 11 mois, qui marche et qui, comme tous les bébés de cet âge, commence par s’effaroucher devant les étrangers que nous sommes et éclater en gros sanglots. Mais bien vite, son naturel gracieux revient. Lorsque nous repartons, elle agite la main pour un « Bye Bye » et je reçois des petits bisous mouillés.

Suda garde le sourire tout le temps de notre visite.

2. Visite aux parents d’Aree

Le hameau natal d’Aree est situé au milieu de plantations de caoutchoucs. Sa mère nous accueille avec émotion mais aussi avec une telle dignité que l’on en a le cœur encore plus serré.

Nous regardons avec elle des photos des jours heureux, et en particulier celles de leur visite en France chez nos parents.

Nous nous installons dehors, sous un arbre. Arrivent petit à petit une sœur, une belle-sœur, des neveux, une tante d’Aree, puis son père. Il n’est pas besoin de beaucoup de mots.

Nous les reverrons le 7, pour les cérémonies à la mémoire d’Aree.

3. Visite à une famille en attente d’aide

Nous sommes devant une grand-mère et deux de ses petites filles. C’est la maman de Oho qui a signalé le cas de cette famille, quasiment oubliée de tous. Même si vous avez du mal à le croire, voici ce qu’a vécu cette famille.

Il y avait sept enfants (adultes) dans cette famille. Six sont décédés en 2004 : quatre dans le tsunami et deux dans le courant de l’année 2004. La seule fille qui reste est intellectuellement handicapée. La grand-mère a recueilli deux de ses petites filles, qui sont cousines : Supata, dite Mouk, 10 ans et Supmaitee, dite Keen, 15 ans.

Oho pose des questions à l’aînée. La grand-mère reste en retrait, intimidée.

L’aide que reçoit l’une des deux s’élève à 25 000 Bahts pour l’ année (500 Euros). L’autre ne reçoit rien, parce que ses parents ne sont pas morts dans le tsunami. Il ne faut pas longtemps à Henri pour décider sur ce cas.

Dans un premier temps, la fondation va acheter les uniformes et les fournitures scolaires. Dès la reprise de l’école (les enfants sont en vacances pour un mois), une allocation mensuelle de 2000 Bahts par enfant (40 Euros) va être versée pendant 6 mois, prorogeables, bien évidemment. J'aurais aimé que vous tous qui nous aidez puissiez voir le sourire de Keen quand elle reçoit la nouvelle…

Henri pense qu’on va pouvoir envisager pour ces deux enfants un vrai système de parrainage, avec sans doute 4 parrains s’engageant pour un montant de 20 Euros par mois jusqu’à la fin de leur scolarité. Nous vous ferons une proposition (avec un vrai engagement à signer) dans quelque temps.

4. Visite du Camp de Nong Kok

Ce camp est éloigné de Krabi d’une dizaine de kilomètres. Il a été financé en partie  par l’UNICEF, en partie par les autorités thaïlandaises. Il y a 60 logements pour 60 familles avec un total de 300 personnes.

Ce sont tous les laissés-pour-compte, ceux qui n’ont ni ressources ni famille pour les accueillir qui y sont reçus.

Nous y rencontrons Tchan, une jeune fille qui y fait un boulot formidable, en particulier avec les enfants. Tchan avait une agence de voyages à Koh Phi Phi. Elle vient d’être embauchée conjointement par Muniti Aree et Phi-Phi Relève-toi (l’association d’Angelo) pour assister les gens, et en particulier les enfants.

Tchan a eu l’idée de leur faire fabriquer des choses joyeuses et très colorées, parce qu’elle trouvait que tout le monde broyait trop de noir. Elle voulait que les enfants retrouvent très vite la gaîté, l’insouciance, n’aient plus de cauchemars.

Elle a donc lancé pour ceux-ci deux ateliers, l’un de batik, l’autre de sculpture de savons (avec en plus fabrication de l’emballage - une boîte en résine -) Chaque savon demande deux heures de travails. Les enfants se montrent extraordinairement doués. Les carrés de batik qu’ils réalisent sont soit des reproductions à main levée de modèles qu’ils trouvent dans des livrets, soit des créations pures.  Nous avons rencontré quatre de ces jeunes artistes : trois filles, Jik (Janthip Wiset), 15 ans, Pum Puy (Ratthiya Yimyaem), 14 ans, Sandy (Kanokwon Booiad), 9 ans, et un garçon, Klod (Song Klod Wiset), 14 ans.

Leurs réalisations seront proposées à la vente en France à notre retour.

Ce soir, nous sommes à Koh Phi-Phi où nous sommes arrivés ce matin. C’est Guy qui rédigera le prochain compte-rendu. Je ne crois pas que je pourrais trouver la bonne distance ni les mots justes pour vous décrire la situation.

Waï à tous.

Hélène

 

Visite de Koh Phi Phi les 4 et 5 avril

Nous prenons le bateau à Ao Nang où nous logions, avec Bey dit "Abey", un jeune serveur du Jungle Bar, qui parle Anglais et possède de nombreux talents, notamment artistiques, comme beaucoup de Thaïlandais. Très rapidement, avec Jean-Paul (Jean-paul Renvoizé, de L'Equipe Solidarité, qui a voyagé avec Hélène et Guy), nous le baptisons "Monsieur"…

Au bout de deux heures de traversée nous approchons des côtes. De loin, rien n'a changé, l'île est toujours aussi belle avec ses plages bordées de cocotiers. A proximité du quai, mon regard se porte immédiatement à l'emplacement où se trouvait le Jungle Bar. Il n'y a plus rien. Seuls quatre ou cinq cocotiers faméliques et quelques débris sur une bande de sable de quelques deux cents mètres.

Nous rejoignons Henri et Oho au Grand Bleu (arrivés de Krabi avec un autre bateau) où l'installation d'un petit centre d'informations a commencé. Trois grands panneaux avec des photos montrant les lieux avant et après le Tsunami, disposés dans l'entrée de ce qui était le restaurant. Le bâtiment a résisté dans son ensemble. Seule la cuisine est particulièrement touchée. Un des murs a été éventré par la vague et des fers tordus de béton armé saillent.

Henri, Hélène, Jean-Paul et moi-même partons sur le site où se trouvait le Jungle Bar. Henri nous montre du doigt l'emplacement de la cuisine, du bar. Ceux qui ont eu le bonheur de visiter cet endroit auraient beaucoup de mal a reconnaître les lieux. Mes pensées vont vers Aree et ceux qui ont disparu ici même.

Plus tard dans l'après-midi Henri nous fera visiter ce qui reste du village. La partie Est est la moins touchée : des restaurants, quelques hôtels, des bars, boutiques Internet ou de plongée et divers petits commerces de rue sont à nouveau ouverts. Nous apprendrons plus tard que les propriétaires des lieux ont pris cette décision afin d'exercer une pression sur les autorités, en les mettant devant le fait accompli,. dans l'hypothèse où celles-ci décideraient de faire reculer les constructions à une limite minimale de 30 mètres de la plus haute marée. Actuellement, les seuls visiteurs sont majoritairement de jeunes routards scandinaves et anglo-saxons, ou des personnes ayant perdu des parents.

La partie touchée du village ressemble à un vaste terrain vague désert recouvert de débris de béton et de verre. Quand Henri nous montre ce qui était le cœur du village, on a du mal à imaginer que près de 600 personnes sont mortes ici sur une superficie qui représente environ deux terrains de football.

Rencontres

Nous déjeunons avec Stéphane et son épouse. Stéphane est plongeur professionnel dans la police et vient ici préparer l'arrivée dans quelques jours d'une quinzaine d'autres plongeurs professionnels et d'une tonne de matériel.

Ils se sont donné pour objectif de remonter des bungalows et des épaves de bateaux qui gisent entre 15 et 30 mètres de fonds près de la plage du débarcadère. Ils resteront ici onze jours et espèrent pouvoir extraire une tonne de débris par jour.

Stéphane nous fait part des difficultés qu'il a rencontrées pour organiser cette expédition qui a un caractère strictement privé (les plongeurs viennent travailler ici en prenant sur leurs congés) et qui a été financée en partie par la Croix Rouge et par l'Ambassade de France à Bangkok pour un budget de 20 000 Euros.

Nous rencontrons Bang Deg, 43 ans, père de quatre enfants de 18, 15, 9 et 7 ans, qui possédait un bateau pour la pêche et la promenade et qui n'a plus de travail depuis le Tsunami, de même que son épouse qui était repasseuse sur l'île.

Muniti Aree, avec les moyens de notre association, va apporter une aide à cette personne sous la forme d'un don de 100 000 baths (environ 2 000 Euros) consacré à l'achat d'un bateau, d'un moteur et de tout le matériel et documents nécessaires pour permettre à Bang de revenir à Koh Yao, son île natale, où il souhaite reprendre son activité de pêcheur après 20 ans passés à Phi Phi.

Nous échangons aussi quelques saluts et quelques mots avec Pi Aom, une dame que Muniti Aree a aidé à remonter son petit commerce d'artisanat de bijoux. Et aussi, avec plusieurs autres personnes qui ont bénéficié d'aides, comme par exemple un artisan verrier qui réalise de magnifiques objets dont des mobiles en verre qui ont particulièrement intéressés Hélène.

Le travail des associations

Je voudrais conclure ce petit compte-rendu par quelques commentaires à propos du travail accompli par les associations présentes à Phi Phi.

Celles-ci semblent assez nombreuses et majoritairement d'origine européenne, par exemple suédoise, mais, selon les remarques d'Henri, aucune, à l'exception de Muniti Aree et de Phi Phi Relève Toi, ne possède de permanent autochtone sur l'île, mais simplement, parfois, un représentant fraîchement débarqué d'Europe et qui est dépourvu de connaissance du contexte local.

Ceci rend difficile la mise en place d'actions concertées qui s'avèrent pourtant nécessaires pour éviter notamment la duplication des aides à destination des mêmes personnes.

 La présence d'un permanent autochtone est en effet indispensable. Hélène vous décrira ainsi dans les prochains jours le travail effectué par Oho.

A bientôt donc . Amitiés.

Guy

 

 

Mercredi 6 Avril – Ao Nang et Krabi

Journée de repos. Elle n'est pas superflue, ni pour le corps, ni pour l'esprit. Nous faisons quelques pas dans Ao Nang. Ao Nang est un tout petit village balnéaire. Les dégâts physiques ont été vites effacés à Ao Nang. A peine voit-on encore quelques blocs du muret qui bordait la promenade le long de la plage, muret déjà reconstruit.

D'Ao Nang partent habituellement en noria des longtails (bateaux traditionnels) pour des îlots inhabités faits de ces hauts rochers massifs typiques de la région, au pied desquels de minuscules plages de sable blanc offrent un décor idyllique. Aujourd'hui, ces bâteaux sont alignés par dizaines sur la plage, en attente des quelques touristes qui déambulent sur le bord de mer. A peu près 30 % du chiffre habituel, nous a dit Oho.

Les pilotes de ces bateaux tout comme des nombreux touk-touks (minis taxis constitués d'une mobylette à laquelle est associée une carriole), les commerçants de magasins où l'on réalise un costume à vos mesures en quelques heures, proposent leur service, sans agressivité, sans illusion non plus. Dans les hôtels, des remises de 30 à 50 % sont facilement consenties. Il est vrai de dire que c'est la fin de la saison. Mais voilà, il n'y a pas eu de saison pour permettre de tenir financièrement jusqu'à novembre prochain.

Combien d'emplois ont été perdus dans toute la région ? Pour Koh Phi Phi seule, le chiffre est de trois mille…

Retour à Krabi pour dîner au Grand Bleu. Angelo (Phi-Phi-Relève-Toi) nous rejoint. Angelo rêve à la façon dont on pourrait rebâtir Koh Phi Phi, dans le respect des gens et de la nature. Il faudrait commencer par reloger hors de l'île et donner un revenu à tous (en fonction des revenus antérieurs), puis tout détruire – y compris ce qui est encore debout – pour commencer par réaliser une vraie infrastructure (réseau électrique par câbles sous marins et non par groupes électrogènes bruyants au kW hors de prix, égouts, traitement des eaux), ceci avec un souci écologique constant. Ensuite, repenser les constructions et les zones constructibles. Faire du beau (ce qui ne veut pas forcément dire du cher). "Rêve pas", dit Henri.

Il y a sur l'île quatre gros propriétaires, qui, outre leurs propres hôtels, louaient des surfaces les plus réduites possibles au plus grand nombre possible de gens. L'appât du gain immédiat a toujours guidé leurs projets. Ce sont eux qui font aujourd'hui pression sur leurs anciens locataires pour qu'ils redémarrent au plus vite une activité. Les loyers ont certes été réduits de moitié, mais ils restent exhorbitants pour le peu de chiffre d'affaires espéré.

Angelo aborde aussi le sujet de la non présence sur Koh Phi Phi (du moins n'est-elle nulle part visible) des grandes organisations humanitaires. Pourtant, dit-il, leur aide, leur expérience, et leur argent seraient si utiles à des petites organisations comme les nôtres, tout comme notre expérience du terrain et notre connaissance des gens leurs seraient utiles. S'il y a eu des "missions d'études" sur l'île, aucune n'a pris contact ni avec Muniti Aree, ni avec Phi-Phi-Relève-Toi.

Selon Henri, l'argent est bloqué dans l'attente de la réalisation de "grands projets". Les micro-réalisations dont les gens ont aujourd'hui besoin, ils ne savent pas faire…Ce que confirme un article du Bangkok Poste de ce jour, que vous découvrirez prochainement en Anglais sur le Blog accompagné d'une traduction des extraits les plus significatifs.



Hélène

 

Le travail de Oho

Krabi, le 6 avril

Oho a trente ans, a passé deux ans à Londres au cours de ses études (arts) et était gérant d'une pension de famille au moment du tsunami. Comme c'est aussi un bon musicien, Choï lui avait demandé de venir à KPP pour Noël afin de jouer avec l'orchestre, mais comme sa pension était au complet et que Lorna, sa compagne, voulait un Noël familial, il avait décliné l'invitation. Il s'occupe aussi beaucoup de sa mère, qui vit à Krabi, car son père a été victime d'une attaque cérébrale il y a quelques années et ne peut plus être laissé seul.

Aujourd'hui permanent de Muniti Aree, il travaille sans compter, en vrai professionnel de l'humanitaire.

Voici son travail. Sans doute le rapport un peu sec et technique qui suit ne mentionne-t-il pas avec quelle gentillesse et compassion tout cela est fait. Muniti Aree ne pouvait mieux trouver que lui, je suis sûre que vous me croirez si je vous l'affirme. Je n'oublie pas – sans la connaître encore – la précieuse présence de Lorna à ses côtés (elle sera de retour le 12).


* Comment arrivent les nouveaux cas

Il y a des appels téléphoniques directs sur le numéro de Muniti Aree, parce que les gens connaissent personnellement Oho, Hen, Henri, Pi Choï…). Jusqu'à il y a peu de temps, ces appels étaient incessants.

Il y a aussi ceux qui viennent directement chez Hen, et les gens qui font demander qu'on les contacte par l'intermédiaire de connaissances. Lorna, enseignante à Krabi, a par exemple fait part de nombreuses demandes qui arrivaient auprès de ses collègues qui avaient dans leur classe des enfants de KPP.

La troisième voie sont les visites que Oho (et les autres membres de Muniti Aree) effectuent dans le camp de Nang Kok, au "centre" d'informations situé à côté de la mosquée de Krabi, à Koh Phi Phi, sur tous les nouveaux lieux d'habitation des déplacés (certains sur des îles pas très desservies).


* Entrevues

Oho se déplace sur les lieux de vie, dans un rayon d'action de 40-50 km autour de Krabi, sans oublier les îles.

Il tient un grand cahier sur lequel il prend des notes. Il remplit un formulaire concernant tous les détails de la personne/famille dont le cas va être examiné, comme par exemple :

- Nom, prénom, diminutif, âge, adresse, numéro de téléphone
- Composition de la famille, nombre, noms et âges des enfants
- Occupation avant le 26 décembre
- Disparitions dans la famille
- Besoins exprimés, projets

Il réclame aussi, lorsque c'est possible, une copie des documents d'identité, prend des photos.

Tous ces renseignements sont ensuite entrés sur ordinateur.


* Vérifications

Un des grands soucis de Muniti Aree est d'éviter les doublons et les abus en matière d'aide. Si certains ont des scrupules à demander de l'aide, d'autres au contraire sont à l'affût de tout. Une communication systématique est établie avec Angelo et Phi-Phi-Relève-Toi. Une méthode efficace consiste à ce que la somme accordée à un cas donné soit financée à 90 % par une des deux associations et les 10 % restants par l'autre.

Malheureusement, cette communication est beaucoup moins simple avec les autres associations présentes sur le terrain qui ne travaillent pas de manière aussi méthodique et donnent à qui se présente sans vérification, de manière parfois irrationnelle.


* Etude des cas et prise de décision par Muniti Aree, avec communication auprès de notre association


* Déblocage des fonds et contrôle de l'utilisation

Si un financement est réalisé à 100 %, c'est Oho qui ira faire les achats avec la personne concernée. Si le financement est partiel, il réclame la production de factures pour vérifier l'utilisation de la somme débloquée.

S'il y a aide mensuelle, il continuera des visites dans les familles, demandera le cas échéant des certificats de scolarité, en bref continuera le suivi du dossier.


* Le cas des micro-crédits

Il s'agit de prêts à taux zéro. Le maximum a été fixé à 200 000 Bahts (4 000 Euros). Le premier remboursement intervient au bout de trois mois. Les remboursements sont mensuels, avec un minimum de 5 000 Bahts, ou plus si c'est possible ou désiré. Les prêts ont donc une durée variable et un remboursement peut être retardé en cas de nécessité.

A ce jour, plusieurs dossiers ont été validés, l'argent débloqué ou sur le point de l'être : par exemple pour Patcharee (matériel pour boulangerie), Pi Sok (moto-taxi), Bang Kay (outils de forestier).


* Mise en place et suivi des activités au camp de Nang Kok

Comme vous le savez, des activités sont développées au camp de Nang Kok, pour les femmes (broderies de perles sur des jupes) et pour les enfants (le batik connaît un succès fulgurant…).

Oho vérifie que tout se passe bien, fait la liaison avec Tchan, la nouvelle permanente travaillant dans le camp. Il s'occupe de l'achat du matériel (tissu, bois pour les cadres de support, peinture). Un auto-financement de cette activité est attendu sous peu. Ajoutons que Pi Chao, le DJ du Grand Bleu, et qui a tenu autrefois un atelier de batik à KPP, a demandé à y enseigner et se rend au camp tous les jours.

D'autres activités sont envisagées, si l'on peut trouver des animateurs pour les organiser.


* Recherche des enfants ou des gens repartis sur d'autres îles


* Réunions avec d'autres fondations et associations pour les vérifications mentionnées plus haut et savoir s'il y a des besoins qui pourraient être satisfaits (par exemple prise en charge totale ou partielle de certains dossiers de Phi-Phi-Relève-Toi).


A ce jour, plus de 150 dossiers ont été traités par Muniti Aree, ce qui veut dire que la vie de plusieurs centaines de personnes a pu être améliorée. N'oublions pas que ce chiffre n'aurait jamais pu être atteint sans l'incroyable boule d'énergie qu'est Hen qui, en l'absence d'Henri et de Oho, et en dépit de son propre traumatisme, n'a cessé de répondre aux demandes des rescapés et de les aider sans compter. En plus de tout ce temps consacré aux plus meurtris, elle a réussi, avec l'aide de Pi Choi, à créer un nouveau et très beau lieu où ont retrouvé du travail plus de vingt personnes. Tout cela en moins de trois mois.

Qu'elle sache par ces derniers mots que je vous envoie de Krabi avant notre retour à Toulouse à quel point je l'admire et l'aime comme une sœur.


Hélène

 

samedi, avril 09, 2005

Alors, y aller ou pas ?
Pour ceux à la recherche d'une destination à sensation pour leurs prochaines vacances, je déconseille formellement le sud de la Thaïlande: il n'y a pas beaucoup de ruines, pas de réfugiés fuyant sur les routes, rien qui ressemble à un film catastrophe. Mais on découvre un pays calme et attachant avec ses plages et ses paysages de rêve, peuplé de gens serviables, courtois et discrets.

Venez ici avec votre cœur grand ouvert, il n'est pas nécessaire d'amener des vêtements ou de la nourriture, les besoins de première nécessité sont satisfaits. Les problèmes sont moins apparents car plus profonds et demanderons certainement beaucoup de temps avant d'être réglés. Il s'agit de résoudre des problèmes d'ordre psychologique et social : redonner confiance aux gens en leur donnant du travail, en leur réapprenant à vivre. Alors venez donner simplement un peu de votre argent en échange du travail et des services qui vous seront rendus.

Voilà, c'est fini, lundi nous serons de retour à Toulouse et souhaiterons bon voyage à Loulou et à sa famille (Jean-Louis Cazes, Membre du Conseil d'Administration de notre association) qui va nous remplacer pour quelques jours ici.

Amitiés

Guy