Reçu le 9 mars 2005, ce témoignage d'Isabelle, via Henri

A tous

Isabelle est une amie de longue date qui venait régulièrement à Koh Phi Phi. Elle est membre de L'Equipe Solidarité, et s'est rendue une dizaine de jours à Krabi. Voici la lettre qu'elle m'a envoyée a son retour et m'a donné l'autorisation de publier.

Elle fait saigner mon coeur en pensant à Hen, ma belle soeur, une lionne qui se bat.

Bonne nouvelle : Hoho revient en Thaïlande la semaine prochaine, la convalescence de Lorna, sa compagne opérée d'un cancer de l'estomac, se passant bien. Je vais pour ma part partir pour un mois là bas le 21 mars. Enfin le Jungle ouvre le 12 mars dans trois jours donc, et le restaurant sûrement à mon arrivée.

Cette lettre explique bien la difficulté de la tache mais aussi son utilité.

Je vous embrasse
Henri

 

Mon cher Henri,

Je suis revenue ce matin de Krabi via Bangkok.

Seule à  bord, Hen est fatiguée entre les appels des gens répertoriés rescapés de Phi Phi, ceux qu'elle donne pour avoir des nouvelles afin de procéder à  la distribution juste des dons, la supervision de la construction du Jungle bar et du staff sur place, l'organisation de la foire à l'alimentation à Koh Lanta pendant 3 jours, l'accueil de ceux qui viennent la voir ou la soutenir, etc.


Au point de vue psychologique, elle se montre forte malgré des moments où elle pleure en solitaire pour ne pas se "montrer faible" me dit-elle. Hen et d'autres thaïs que j'ai rencontrés sont plutôt hilares quand ils racontent des anecdotes terrifiantes de leur vécu lors du Tsunami. C'est un phénomène reconnu comme étant une défense psychique assez efficace et non volontaire pour ne pas ressentir les émotions débordantes en lien avec une catastrophe ou une situation horrible. Je ne m'en suis donc pas inquiétée puisque cela leur permet de "tenir" avec ce système pour le moment.  Pour sa part, Hen ne fait pas de cauchemars la nuit mais se trouve troublée en présence de ce qui peut ressembler à un feu ou des étincelles électriques. En effet, elle a associé ds sa tête les cris "Water! Water!"à "Fire! Fire!" tellement l'idée "d'eau" n'avait pas de sens pour elle au moment où elle a été réveillée le 26 décembre par ces cris...
 

Elle a hâte que toi et Hoho reveniez l'aider. Elle me dit que quelques fois, certains rescapés au téléphone lui demandent sur un ton agressif quand vient l'argent et qu'elle doit parfois leur faire comprendre qu'elle est seule pour le moment et que, elle aussi, elle est dans la même situation qu'eux affectivement même si elle s'en sort financièrement... Elle compte sur toi et Hoho pour reprendre les dossiers de la fondation en main. 206 dossiers actuellement. 177 ont déjà reçu de l'argent de la fondation m'a-t'elle montré.

Concrètement, elle m'a apporté 3 dossiers non gérés.

Nous avons sur le champ appelé depuis son portable le premier monsieur en photo avec son fils de 15 ans. Il était pêcheur à  Phi Phi et a perdu sa femme. Non joignable. A ce moment, nous avons appris qu'il était allé passer la journée à Phi Phi et peut-être même la nuit. On avait des chances de le trouver vers 16h à  "La Mosquée" (bâtiment qui jouxte la mosquée et qui abrite une association de Krabi pour les rescapés de Phi Phi). Nous avons pris la moto et nous y sommes allées, Hen et moi. Malgré son absence, nous sommes restées sur place. Hen a discuté avec des femmes d'environ 50 ans (il y avait aussi des hommes) qui restent assises là quasi toute la journée. Hen me fait remarquer que plus nous restons, plus des gens arrivent, mine de rien, pensant que je vais leur distribuer des milliers de Bahts comme cela de main à la main. Certains occidentaux l'ont déjà  fait. Ni Hen ni moi ne sommes d'accord pour fonctionner dans ce système sans suivre des dossiers sérieusement et sans savoir si cet "assistanat", me dit Hen, ne les incite pas plutôt à attendre que l'argent des étrangers leur tombe dans la bouche... Une de ces femmes nous donne l'info (Hen veut en vérifier la véracité plus tard) que ce monsieur, qui a en fait trois fils, est propriétaire d'un gros bateau et
qu'il fonctionne avec en ce moment... A cet instant,  nous décidons de ne pas passer ce dossier en priorité puisqu'il s'agissait de décider à qui l'argent que j'apportais sur place devait aller... Cela dit, la jalousie peut faire dire des tas de choses aux gens...

Le deuxième dossier s'est réglé rapidement. Au téléphone, le monsieur, qui a perdu aussi sa femme et qui est père d'un petit bout de chou de 5 ans en photo, nous répond que Phi Phi Hotel le réembauche dés le 12 mars. Il était serveur. Peut-être qu'il ne servira pas grand monde pour le moment mais il sait qu'il aura un salaire de 8900 Bahts dès cette semaine ! Nous sommes très contentes pour sa situation !

 Enfin, le troisième dossier: en photo, une petite fille de 6 ans et son père (29 ans) qui a perdu sa femme de 30 ans.

Pour constituer ce dossier correctement, pour la petite histoire, Hen a du passer outre la tante de la mère de la petite fille qui voulait que tout passe par elle. Elle refusait de donner le numéro  de son neveu par alliance par peur que Hen l'appelle alors qu'il s'agissait bien de son problème à lui ! Hen obtint finalement le numéro en disant qu'elle n'avait pas l'intention de l'appeler mais qu'elle avait besoin de constituer son dossier. La petite fille était alors gardée par la tante et Hen s'en inquiétait au vu de l'attitude de cette femme (que nous avons vue à  la Mosquée d'ailleurs parmi ces quelques 10 personnes assises sur la terrasse du bureau d'accueil). Lorsque nous avons appelé cet homme, nous avons eu le soulagement d'apprendre qu'il avait finalement emmené sa fille avec lui chez sa mère à  lui. Malheureusement, c'est dans une province de l'est de Bangkok considérée comme pauvre par les Thaïlandais.  Il veut retrouver du travail sur Phi Phi. Alors, voilà  ce que j'ai pu faire, avec l'accord du père que nous avons joint au téléphone : on envoie de Krabi dès cette semaine 3000 Bahts (c'est ce qu'il nous a dit avoir besoin pour scolariser sa fille là -bas pour entre autres payer les 20 Bahts par jour pour manger le midi).  3000 Bahts correspondent à  60 euros. J'ai décidé de continuer la prise en charge sur 6 mois à  raison d'un virement de 1500 Bahts par mois. Nous avons demandé les papiers de l'école qui nous prouve qu'elle y va bien. Nous les avons reçus très rapidement. Le deal est qu'il rappelle tous les mois pour donner de ses nouvelles et afin de le rendre actif ds la démarche. C'est un homme illettré, qui était aide-cuisinier sur Phi Phi, et qui m'a l'air complètement paumé sur la photo. Hen me dit qu'au téléphone, il parle timidement. Je suis bien contente qu'on puisse aider cette petite fille et cet homme... Nous réévaluerons la situation dans six mois. En tout cas, tout l'argent est déposé à la fondation.

Mine de rien cela nous a pris une heure pour ces trois dossiers en comptant les appels mais sans compter la visite à  la Mosquée... Néanmoins, le travail d'enquête et la stratégie d'adaptation de l'aide concrète au cas par cas m'a semblée passionnante. Nous n'avons pu voir cela qu'une journée ensemble mais Hen et moi avions la même dynamique d'être efficaces sans nous laisser entraîner par l'impulsion... Hen fait cela avec rigueur et efficacité, mais elle attend avec impatience qu'HoHo l'aide puisqu'il pourra faire ces appels en Thaï (ce que je ne pouvais pas faire évidemment).

 Aussi, j'ai fait un exemplaire en anglais de reçus d'argent. Hen l'a fait faire sur ordinateur ensuite. Nous en avons fait 5 qu'elle a signés afin que je les donne aux personnes qui m'ont aussi donnés des espèces. Je trouve que c'est important sur 2 plans: 1) le fisc thaï pourrait en vérifier la provenance et la destination et 2) les personnes qui ont donné savent pour qui cela va (j'ai donné sur le reçu des infos de la situation de la petite fille et de son père brièvement). Il y a encore une petite erreur de présentation que tu pourras rétablir très vite sur l'ordinateur si tu le veux.

De plus, le numéro d'agrément de la fondation n'est toujours pas arrivé et cela sera bien de l'inscrire sur les reçus futurs.

J'avais une petite idée que mon état de psychologue formée au traitement de stress post traumatique (PTSD) pouvait aider mais malheureusement, il ne semble pas y avoir de psychologue à Krabi avec qui j'aurais pu me mettre en relation. La dimension psychologique ne semble pas être prise en charge effectivement...

Bon, sur ce, je commence à accuser le décalage horaire et je te laisse en t'embrassant bien fort.
Isabelle


Isabelle NAZARE-AGA